En 2016, en France, dans la région du Jura, j’ai organisé le premier Yhyakh, fête traditionnelle et sacrée du peuple sakha, transposée dans l’espace culturel européen. Pour moi, en tant que représentante du peuple sakha vivant loin de ma terre natale, ce geste a constitué un acte de présence culturelle, une forme de retour intérieur et une manière de prolonger la tradition au-delà de sa géographie habituelle. J’ai cherché à lui permettre de résonner dans un nouveau paysage, sans en altérer la profondeur culturelle ni l’essence sacrée.
Le Yhyakh est l’une des fêtes les plus anciennes du peuple sakha, liée au solstice d’été. Il repose sur une conception cyclique de la vie, du renouvellement du monde et de l’harmonie entre l’être humain, la nature et l’ordre spirituel des Aiyy. C’est un moment de gratitude et de passage, où le peuple sakha se rassemble pour réaffirmer son lien avec la nature, le soleil et l’avenir.
La fête s’est déroulée dans le parc du château de Sainte-Marie à Montigny-les-Arsures, dans le Jura, et est devenue le premier événement de ce type en France. Elle a réuni rituel, mouvement, présence corporelle et expérience collective, créant un espace de dialogue interculturel où le sacré n’était pas montré, mais vécu. Il était essentiel pour moi de préserver l’intégrité symbolique et rituelle de la fête, tout en lui permettant de s’inscrire naturellement dans un autre contexte culturel.
Des Sakha vivant hors de leur patrie historique sont venus des États-Unis, de Nouvelle-Zélande, d’Espagne, d’Allemagne, d’Italie, de Suisse, d’Arménie, d’Angleterre, ainsi que de différentes régions de France. Les participants ont apporté avec eux des parures traditionnelles et des costumes nationaux, ont pris part activement aux rituels et ont accueilli les visiteurs français, partageant leur culture à travers la présence commune et l’action collective.
Dans le cadre du Yhyakh, j’ai également organisé l’exposition Nomadic Scrolls of Siberia à la mairie de la ville d’Arbois. L’exposition présentait des œuvres d’artistes contemporains sakha, réalisées sous forme de rouleaux, comme une image de la mémoire nomade et d’un temps culturel en déploiement. Le projet a suscité un important écho public et est devenu le prolongement du festival dans une dimension artistique.
Au cours de la fête, des plats de la cuisine traditionnelle ont été préparés et la boisson sacrée koumys, symbole de force vitale et de bénédiction, a été présentée. Des chevaux de la race locale de Franche-Comté ont été intégrés aux rituels, soulignant la possibilité d’une interaction subtile entre la tradition sakha et le contexte naturel français.
Une place particulière a été accordée aux compétitions sportives traditionnelles, notamment le mas tardyhyïta, ancienne forme sakha de tir à la corde avec un bâton. Deux participants, assis face à face et prenant appui avec leurs pieds, tiennent un bâton en bois (mas) et cherchent soit à faire basculer l’adversaire, soit à lui arracher le bâton. Cette épreuve exige non seulement une grande force physique, mais aussi de la technique, de la stabilité et un équilibre intérieur. Dans la culture sakha, le mas tardyhyïta est perçu comme une mise à l’épreuve du caractère et de la maîtrise corporelle, forgées par les conditions de vie du Nord.
Ce Yhyakh est devenu pour moi une expérience d’échange culturel et d’adaptation de la tradition dans un nouveau contexte, ainsi qu’une recherche de points de rencontre entre la culture sakha et le pays dans lequel je vis. Le projet a été conçu comme un espace de découverte d’une culture encore peu connue, voire presque inconnue en France, à travers le rituel, l’art et le partage.
Je suis aujourd’hui ouverte à l’étude de propositions pour l’organisation de projets et d’événements similaires dans différentes régions et villes de France.
Ayar Kuo
Artiste, photographe et organisatrice culturelle
Carnet








