Selon les récits, il y a très longtemps, une vieille femme en fuite nommée Igideï trouva refuge en ces lieux. Près d’un grand lac, elle construisit sa maison. De qui fuyait-elle, d’elle-même ou de ses ennemis, plus personne ne s’en souvient ni ne le sait, mais une chose est certaine: ici, le temps n’est pas soumis à l’homme et la nature est indissociable de la vie des habitants, dans une harmonie profonde.

     Chaque fois que l’on revient dans ce village, on comprend que c’est un endroit où le temps s’arrête. Ici, nul besoin de montre: le temps est comme ta respiration, il respire et vit avec toi. On prend conscience que le monde alentour, dans toute sa splendeur et sa beauté, se suspend, et que toi seul possèdes le choix, la force, la magie de façonner ce monde comme tu le souhaites. C’est un lieu où les gens créent même dans le geste le plus infime, dans l’action la plus discrète, où même le regard d’un cheval blanc semble être un signe important, capable de te transformer et de changer ta vie.

     Bichis parcourt presque chaque jour six kilomètres à travers ses champs natals pour vérifier ses touou. Il raconte, une fois encore, qu’il ne lui faut que cette forêt, ce lac, sa petite cabane et sa vache Khara, rien de plus. Tout en mâchant une troisième variété d’herbe, il demande en silence aux esprits du lac un peu de poisson pour le chat. Il dit qu’il n’avait pas fait une telle prise depuis longtemps, puis m’invite à en prendre pour régaler les miens. Le Sakha partage toujours sa récolte afin que les esprits de la nature ne se détournent pas de lui, et il me tend un sac contenant une bonne moitié de la prise.

     Les gens ici sont naïfs et sincères, confiants et ouverts, au point que les larmes coulent d’elles-mêmes devant l’immense bonté de ce lieu. Et tu inspires avec avidité chaque instant, chaque fragment de temps, en cherchant à te remplir de ce sentiment extraordinaire, de cet état de sérénité et d’harmonie que tu connaissais autrefois, mais que tu avais depuis très longtemps oublié.